Lancé en 2016, le programme "Industrie du Futur" de Digital Wallonia, étendu en 2023 à la "Construction du Futur", a inscrit la transformation numérique au cœur de l’économie wallonne. Dix ans plus tard, à l’heure du baromètre 2025, partenaires et entreprises dressent le bilan d’une dynamique qui a fait émerger une culture industrielle commune.
L'objectif du programme "Industrie du Futur" (IDF) de la stratégie Digital Wallonia est d'opérer une transformation profonde de l’un des segments économiques prioritaires de la Wallonie. Celui-ci représente en effet 23 % de la valeur ajoutée brute régionale (2023), 18% de l’emploi salarié intérieur (plus de 200000 postes) et plus de 22 000 sociétés.
En 2023, le programme intégrait la dimension "Construction du Futur" pour une prise en compte à 360 degrés des enjeux du secteur. La clôture du programme coïncide avec la publication du baromètre 2025 de maturité numérique des entreprises : l’occasion de mesurer l’ampleur de la transformation et l’émergence d’une culture industrielle commune.
Toutes deux se dessinent à travers les regards croisés des partenaires rencontrés pour en faire le bilan et tirer quelques perspectives : Jessica Miclotte (Agence du Numérique), Annick Bosseloir (Wagralim), Thierry Cartage (Plastiwin), Christophe Montoisy (Pôle MecaTech), Mélanie Léonard (Embuild Wallonie) et Frédérik Cambier (Technifutur) racontent comment les entreprises wallonnes ont gagné en compréhension et renforcé leur volonté d'agir. Le véritable enjeu se situe aujourd’hui dans la capacité à poursuivre la dynamique et à ancrer dans l’industrie wallonne la double transition numérique et durable.
La dynamique de développement de l'industrie du futur va se poursuivre au travers de la stratégie Digital Wallonia 2025-2029, plus particulièrement au travers de la priorité "transformation et innovation numériques".
La force de l’écosystème
Dès le lancement du programme IDF, l’enjeu a été de fédérer un écosystème, alors dispersé, autour d’une vision commune de l’industrie du futur. Jessica Miclotte, coordinatrice du programme pour l’ADN, souligne la mise en cohérence de 40 partenaires: "Nous sommes venus avec une vision partagée, des objectifs communs et un plan d’action assorti d’engagements réciproques". Une structuration qui a permis d’éviter la démultiplication d’initiatives parallèles, de créer un langage commun autour des sept piliers de la méthodologie cœur du programme "Made Different", et de diffuser progressivement une culture de la transformation au sein des entreprises manufacturières.
Ce mouvement a été amplifié par le rôle des pôles et des fédérations sectorielles impliqués dès le début comme des capteurs de terrain. "Wagralim est un acteur d’aiguillage, pas seulement pour sensibiliser mais aussi pour orienter les entreprises (de l’industrie agroalimentaire, 300 membres, ndlr) vers les bons experts au bon moment” commente Annick Bosseloir, responsable de projets scientifiques et digitaux chez Wagralim. Une écoute attentive des besoins, grâce aux scans et aux entretiens, associée à la co‑construction d’outils adaptés aux réalités des lignes de production et aux exigences de la transition durable.
Même dynamique chez les entreprises de la chimie avec Greenwin et de la plasturgie avec Plastiwin, qui ont développé avec le projet "Chimérique" une approche de terrain : partir de problèmes concrets (qualité, traçabilité, performance des ateliers) plutôt que de la technologie en tant que telle, et traduire ces besoins en solutions numériques compréhensibles et acceptables par les équipes. "Le projet "Chimérique" (qui a touché + de 250 entreprises, ndlr) a été un game changer" selon Thierry Cartage, expert en Excellence opérationnelle et transformation digitale chez Plastiwin.
Focus sur le secteur de la construction
Il y a deux ans, le secteur de la construction a rejoint le programme "Industrie du Futur", élargissant une dynamique jusque-là centrée sur l’industrie manufacturière. Ce secteur, historiquement peu industrialisé et marqué par le chantier, l’artisanat et la diversité des métiers, a nécessité un important travail de sensibilisation.
L’imaginaire "Industrie 4.0" y a moins spontanément pris racine, même si certaines niches, comme l’ossature bois ou la construction hors-site, intègrent déjà des approches industrielles. "Le secteur est très composite, nous avons dû beaucoup travailler à sa sensibilisation”, souligne Mélanie Léonard, coordinatrice numérique chez Embuild Wallonie.
La complémentarité entre Industrie du Futur et Construction du Futur a permis d’agir sur la chaîne de valeur de la construction. “Le secteur est composé de 96% de TPE et d’indépendants, ce qui rend la transformation numérique plus complexe : peu de ressources internes, des marges étroites, une pression concurrentielle forte face à des entreprises plus structurées, et des clients de plus en plus exigeants. Reste que la digitalisation n’est plus une option, il y va désormais d’une question de survie économique” poursuit Mélanie Léonard.
Au-delà du manque de temps, le véritable défi réside dans le changement de mentalité : adopter le numérique demande un accompagnement au changement et la mise en place d’une véritable stratégie digitale, pensée sur le long terme et adaptée à la réalité de chaque entreprise.
"Au-delà de la gestion quotidienne, la digitalisation est essentielle pour faire croître et structurer les entreprises. Le secteur de la construction doit en effet se préparer au défi majeur de la rénovation énergétique, qui nécessitera des acteurs plus efficaces, mieux organisés et capables de collaborer étroitement. Dans ce contexte, le numérique, l’automatisation et la valorisation des données s’imposent comme des moteurs essentiels du changement ". Le cadre de "Construction du Futur" a permis d’ajuster le discours, de clarifier les apports du digital sans sur-promesse, et de l’inscrire dans une dynamique globale intégrant la rénovation énergétique, la neutralité carbone et l’industrialisation des processus de chantier.
Des dispositifs concrets pour inspirer et dé-risquer
Les partenaires s’accordent sur la puissance des dispositifs concrets vécus de l’intérieur par les entreprises. Sur l’enjeu-clé des compétences par exemple, le certificat en Excellence opérationnelle 4.0 a été construit sur une base "métiers" en cinq cycles par le centre de compétences Technifutur. Il a permis à des dirigeants d’entreprises de se projeter, de partager leurs difficultés, de s’inspirer en visitant des sites (35) exemplaires de l’industrie 4.0 et pour certains même, de s’engager dans des démarches de labellisation "Factory of the future". Au total ce sont 60 sociétés qui ont été touchées.
Le Pôle MecaTech, de son côté, a misé sur les PoC's (Proof of Concept) mis en place par le programme vau travers d'appels à projets pour démontrer la valeur des technologies dans des projets réels. "Moins de 30 % des audits initiaux menés en entreprise débouchaient sur des actions concrètes. Il fallait passer du simple rapport qui reste au fond d’un tiroir à un accompagnement orienté mise en œuvre, avec un pool d’experts et un engagement explicite de l’entreprise", témoigne Christophe Montoisy, directeur Innovation et Créativité du Pôle.
"Grâce au multipartenariat, à la formalisation des retours d’expérience et à un accompagnement mêlant vision business et expertise technique, ces PoC 's ont permis de sécuriser les investissements et de démontrer que la transformation n’est pas réservée aux grands groupes", poursuit-il. Ils ont aussi ouvert la voie à de nouveaux champs, comme l’économie circulaire appliquée à l’industrie, en lien avec des initiatives telles que Circular Wallonia.
De la sensibilisation à l’action. L’heure est à l’accompagnement
En dix ans, la sensibilisation a rempli son rôle : 70 % des dirigeants se disent convaincus de l’utilité du numérique, selon le baromètre 2025 de maturité numérique des entreprises de l'Agnce du Numérique. "On a dépassé la sensibilisation, on est aujourd’hui dans la mobilisation pour aider les entreprises à développer des projets", souligne Jessica Miclotte (ADN). "Le défi n’est plus la prise de conscience, mais la capacité à passer à l’action et à positionner le digital au cœur de la stratégie d'entreprise", poursuit-elle.
Avec pour principaux freins le temps, les ressources internes, la complexité des aides et des dispositifs, mais aussi la résistance au changement. "IDF-CDF a posé des bases solides, amorcé des trajectoires, structuré un écosystème mais il faut continuer à mener des actions d’accompagnement de proximité des PME, simplifier l’accès aux dispositifs et développer des approches intégrées comme par exemple le projet Interreg Food RADARS" , insiste Annick Bosseloir (Wagralim), et de poursuivre : "L’appropriation reste insuffisante à l’échelle du secteur (agroalimentaire, ndlr), freinée par le manque de temps, de ressources internes et de lisibilité du côté des PME. L’impact est réel mais encore difficile à objectiver : l’agroalimentaire est désormais intégré dans les dernières évaluations du baromètre, mais le manque de recul empêche encore d’en analyser l’évolution, ce qui renforce l’importance d’un accompagnement sectoriel de proximité."
MecaTech s’est attaqué à ce défi en transformant l’approche "Made Different" en parcours "Cap Impact" puis "Cap Pérennité". En réduisant la durée des audits, en accentuant le regard sur les dimensions humaines et commerciales, en organisant des ateliers de priorisation avec les équipes et en engageant un suivi sur plusieurs mois, le pôle a voulu assurer une continuité entre diagnostic et mise en œuvre. Au total, 20 entreprises ont suivi le parcours, et une pool de 60 experts a été constituée.
Selon Jessica Miclotte, "l’évolution de l’intégration des technologies 4.0 identifiée dans le baromètre comme l’impression 3D, le recours aux jumeaux numériques (notamment dans le secteur de la construction, ndlr), marque une nette progression ce qui est un fait encourageant."
Tous s’accordent sur l’importance de continuer à investir dans l’accompagnement des entreprises: "Plus que jamais les entreprises ont besoin d’aide face aux défis: la rénovation énergétique qui doit au minimum tripler son rythme, la neutralité carbone, la montée en flèche de la construction hors-site. Sans oublier que l'industrialisation permettra de massifier la rénovation énergétique des logements, condition indispensable pour permettre à la Région d'atteindre ses objectifs énergétiques" surenchérit Mélanie Léonard (Embuild Wallonie). "Il faut les aider à être plus performantes sur l’industrialisation de leurs processus car il y va aussi de maîtrise des coûts de la construction."
Des forces, mais aussi quelques limites
Parmi les actions phares du programme, on retrouve le label "Factory of the Future" (FoF) déployé à l’échelle nationale par Agoria et coordonné en Wallonie avec l’Agence du Numérique. "Au bout de cinq années, les lauréats affichent un équilibre entre entreprises pharmaceutiques et agro-alimentaires aux côtés des entreprises membres d’Agoria. Parmi les (re)labélisations récentes figurent UCB Pharma, Safran Blades, Vinventions et Chaudfontaine" précise Jessica Miclotte (AdN), à propos d’une marque qui permet de raconter et de forger une identité commune autour du concept d’Industrie 4.0.
A la fois vitrine, locomotive, axe structurant, voire outil de "marque employeur" ou encore argument d’advocacy pour les grandes entreprises et sites belges de multinationales (comme Knauf Insulation), le label FoF occupe une place ambivalente dans le bilan. En effet, il est aussi perçu comme trop ambitieux et parfois éloigné des capacités humaines et financières des TPE et PME.
Pour des entreprises de taille significative, se lancer dans cette démarche a du sens et certaines d’entre elles ont d’ailleurs franchi le pas grâce à l’émulation du programme IDF-CDF. Mais "le secteur de la plasturgie où on trouve des entreprises d’une vingtaine de personnes se retrouve en bord de route si l’on ne complète pas le dispositif par des approches plus légères, ciblées, et centrées sur un des sept piliers à la fois" commente Thierry Cartage (Plastiwin). Une idée selon laquelle l’industrie du futur ne peut pas être un modèle unique : il faut des étapes intermédiaires, des parcours progressifs, et des solutions adaptées à la taille et au modèle économique de chaque typologie d’entreprises.
Parmi les axes d’amélioration du programme figure la nécessité de sortir des silos et d’assurer une continuité entre les besoins de l’industrie et la conception des formations par les centres de compétences, à l’image du certificat en Excellence opérationnelle 4.0 de Technifutur.
Autre point clé : le recours, encore laborieux, aux collaborations avec les centres de recherche agréés (CRA) ou les startups pour innover et faire évoluer l’offre des entreprises. Dans ce cadre, "le pôle Mecatech anime actuellement, au sein de l’initiative d’intelligence stratégique "MadeInWal", des groupes de travail réunissant des entreprises autour de deux thématiques, dont l’une porte sur le rapprochement entre industrie et recherche", explique Christophe Montoisy.
Mutualisation, lisibilité, double transition. Les défis sont ouverts
Les avancées sont réelles mais plusieurs défis restent clairement ouverts. Le premier concerne la mutualisation : développer des marchés et cahiers des charges communs pour des entreprises partageant les mêmes besoins, "afin d’expérimenter des solutions collectives avec un soutien public", comme le suggère Thierry Cartage (Plastiwin). Ou encore, des projets européens de type Interreg permettant, comme le suggère Frédérik Cambier (Technifutur), "une ouverture transfrontalière et la mobilisation des derniers appels européens 2026 comme levier de poursuite et de transformation du programme" .
Un second défi est celui de la lisibilité des dispositifs et de l’accès aux ressources. "Simplifier l’accès aux dispositifs, développer des projets plus intégrés à l’image de Food "RADARS", qui adresse tant la digitalisation que la durabilité dans une logique de twin transition", appuie Annick Bosseloir (Wagralim). "Les priorités remontant du terrain pour les dix prochaines années sont claires: traçabilité, automatisation, transition durable. Celles-ci exigent de rester aux côtés des PME souvent sous‑dotées en temps et en ressources, en capitalisant sur la force du pôle : un accès direct aux besoins réels et une forte capacité d’orientation plutôt qu’une simple évangélisation technologique."
Enfin, la double transition, numérique et durable, s’impose comme un horizon structurant et impose le digital au cœur des stratégies d’entreprises, de la PME à la multinationale.
Dans la construction, les objectifs de rénovation énergétique et de neutralité carbone sont tels que le secteur n’a plus le choix : industrialiser les processus, développer le hors‑site, mieux organiser la logistique, utiliser la donnée pour optimiser les flux deviennent des conditions de survie économique autant qu’écologique.
Transformer l’élan en impact durable
La décennie 2016‑2026 a servi de rampe de lancement. En dix ans, elle a permis de bâtir un capital précieux: un réseau multisectoriel de 40 partenaires, des méthodologies éprouvées et renforcées au contact du terrain, des outils sectoriels, un réseau d’expertises et surtout, une culture de l’industrie du futur partagée par tout un territoire. "Le lien entre Agoria et l’Agence du Numérique s’est vu renforcé et va se pérenniser au-delà d’IDF-CDF" se réjouit Jessica Miclotte.
En effet, dès le printemps la Wallonie prolongera pour trois ans sa participation au réseau européen des European Digital Innovation Hubs (EDIH) avec le lancement de “WallonIA” rendu possible grâce à un cofinancement de la Wallonie et de l'Europe. L'objectif est offrir aux entreprises manufacturières et de la construction (600 en trois ans) un guichet unique destiné à l'accompagnement dans leur transformation numérique.
"Trente services seront proposés, de la sensibilisation au diagnostic à l'accompagnement sur une expertise de pointe, avec des focus principaux sur l’IA, la cybersécurité et la gouvernance des données, les trois étant liés au cœur de la stratégie Digital Wallonia 2025-2029", conclut Jessica Miclotte. Le travail se poursuit bel et bien. Dans un terreau fertile si l’on en croit Thierry Cartage (Plastiwin): "Nos entreprises ne seraient pas à ce niveau de compréhension et de souhait d’action sans IDF-CDF."
En bref
Le programme a profondément structuré l’écosystème industriel wallon autour d’une vision commune : réussir la double transformation numérique et durable.
Il en ressort des enseignements majeurs :
- La puissance du collectif : 40 partenaires fédérés autour d’un langage partagé, articulé sur les sept piliers « Made Different ».
- Des dispositifs efficaces et concrets : ils ont permis aux entreprises de réduire les risques liés à leurs investissements et de passer de la sensibilisation à l’action.
- Une montée en compétence des dirigeants : 70 % sont désormais convaincus de l’utilité du numérique.
- Des approches différenciées indispensables : pour inclure les PME et éviter un modèle unique d’industrie 4.0.
- L’urgence de consolider la dynamique : simplifier l’accès aux dispositifs et poursuivre un accompagnement de proximité pour accélérer la double transition.
IDF‑CDF a posé un socle solide. Le défi, désormais, est de transformer cet élan en impact durable.
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À propos de l'auteur.
Pascale Hinyot
Digital Wallonia