Il y a trop peu de talents féminins dans le numérique et cela signifie que les femmes pourraient à terme être exclues des opportunités de la société digitale. L’Agence du Numérique fait le point et annonce le projet Gender 2021 destiné à examiner la réalité de terrain dans les entreprises numériques et identifier les pratiques de management susceptibles de retenir les femmes dans les carrières liées à la Tech.

Le rôle majeur des femmes dans l'histoire de l'informatique


La journée internationale des droits des femmes a été officialisée le 8 mars 1977 par les Nations unies. Cette journée est marquée par de très nombreux événements et manifestations à travers le monde pour fêter les victoires et les acquis en matière de droits des femmes, mais aussi pour faire entendre leurs revendications, afin d’améliorer leur entière participation aux processus politiques et économiques.

Depuis les années 2000, un nouveau type de discrimination à l'égard des femmes se précise, celui de l'exclusion numérique. Pourtant, les femmes ont joué un rôle majeur dans le développement de l'informatique. En effet, tout commence en 1815 quand Ada Lovelace, fille de Lord Byron, délaisse la poésie au profit des mathématiques. Elle va concevoir avec Charles Babbage un philosophe mathématicien, la première machine pouvant effectuer des opérations de calcul complexes.

En 1930, Hedy Lamarr starlette hollywoodienne amie du célèbre aviateur Howard Hughes va repenser l'aérodynamisme des ailes d'avion. Durant la seconde guerre mondiale, elle va inventer les signaux radios à plusieurs fréquences rendant les messages militaires plus difficiles à décrypter. L'ancêtre du Wi-Fi et du Bluetooth était né des travaux d'une actrice ...

En 1943, en pleine seconde guerre mondiale, l’armée américaine lance la conception d’un super-ordinateur qui sera le premier ordinateur électronique au monde. Tous ceux construits avant lui fonctionnaient de manière mécanique, ce qui limitait leur rapidité. Baptisé ENIAC, il vise à accélérer les calculs pour optimiser la trajectoire des missiles. Ces calculs étaient jusque-là effectués à la main par des mathématiciens.

Mis en place à l’Université de Pennsylvanie, le projet recrute six femmes, rapidement surnommées les "ENIAC Girls", pour programmer le logiciel du super-ordinateur, tandis que la conception du matériel est confiée à des hommes. Diplômée en mathématiques, Jean Bartik est l’une d’entre elles. La jeune femme et son équipe apprennent rapidement à programmer en partant de zéro, sans langage ni outils de programmation à leur disposition. Elles se distinguent en résolvant des problèmes complexes et en suggérant des améliorations matérielles notables. Quoique conçu dans une optique militaire, l’ENIAC constitue la pierre angulaire de l’histoire de l’informatique civile.

On pourrait écrire 100 lignes supplémentaires à propos de Grace Hopper surnommée la reine du logiciel ou encore de Margareth Hamilton qui a travaillé à la programmation des missions Apollo. De tout temps, les femmes se sont intéressées aux inventions et aux innovations technologiques pour autant qu'elles aient accès à l'éducation.

Dans les années 1970, il n'était pas rare de trouver entre 30 et 40% d'étudiantes dans les facs d'informatique d'Europe et d'Amérique du Nord. Mais alors que s'est-il passé ? L'apparition du "personal computer" et la naissance des géants de l'informatique, Microsoft, Apple, ..., a clairement marqué un tournant en défaveur de l'implication des femmes dans le développement de l'informatique.

Les filles et les femmes désertent inexorablement le numérique


Depuis le début des années 2000, chaque 8 mars, c'est le même constat : il y a trop peu de femmes dans les filières d'études scientifiques dites STEM (Science, Technology, Engineering, and Mathematics) ou STIM (Science, Technologie, Ingénierie et Mathématiques) en français. Par conséquent, on déplore également une véritable pénurie de talents féminins dans les secteurs du numérique.

Ainsi, les femmes ne représentent que 18% des experts digitaux en Belgique (source Agoria, 2020). Dans le dernier top 100 des professions de Statbel, on trouve seulement 15% de femmes parmi les ingénieurs, 19% parmi les informaticiens, et seulement 16% parmi les managers TIC, et, enfin, à peine 18% de conceptrices de logiciels.

Pourtant, les causes du désamour des filles pour les matières scientifiques qui se manifeste dès 12 ans en Belgique sont connues. Dans un article de février 2020, Digital Wallonia faisait le point :

  1. Les filles ont évidemment les mêmes capacités intellectuelles que les garçons. Une étude conduite dans 120 pays en 2017, l’UNESCO a comparé une série de recherches dans les neurosciences, la génétique,  la biologie humaine, ... pour comprendre les différences de performances entre les genres dans l’apprentissage et l’application des STEM/STIM. La conclusion est sans appel, il n'y a aucune différence.
  2. Selon la Fédération Wallonie Bruxelles les évaluations des enseignants diffèrent selon le sexe des élèves. Les garçons qui réalisent de très bonnes performances sont systématiquement mieux notés que les filles à performances équivalentes. A l'inverse, les filles ayant de faibles résultats sont quant à elles évaluées avec beaucoup plus d'indulgence que les garçons de même niveau. Les spécialistes de l'école numérique de l'AdN s'accordent aujourd'hui pour dire que les jeunes enseignants de tous les niveaux d'enseignement sont formés pour éviter de reproduire les stéréotypes de genre. Malheureusement, les professeurs en fonction n'ont pas encore eu l'opportunité de suivre de la formation continue pour déconstruire une transmission "genrée" du savoir.
  3. Les filles sont de meilleures élèves et elles sont davantage diplômées du supérieur. Les enquêtes internationales (PISA, Pirls, Tims, ...) menées depuis les années 60 ont montré que, globalement, les garçons sont de moins bons élèves que les filles. S'ajoute à cela que selon les statistiques de l'ARES, les femmes représentent 58% des diplômés de l'enseignement supérieur.
  4. Les enquêtes PISA ont également prouvé que la différence de capacité à penser scientifiquement entre filles et garçons est liée au niveau de confiance en soi des élèves. En effet, lorsque les élèves ont davantage confiance en eux, ils s’autorisent à échouer, à procéder par essais et d’erreurs, autant de processus essentiels à l’acquisition des connaissances en mathématiques et en sciences.

Ainsi, bien que plus diplômées que les hommes, les femmes optent encore souvent pour des carrières dans des secteurs moins technologiques et moins rémunérateurs. Les femmes sont désormais majoritaires dans de nombreuses professions médicales ainsi que dans les fonctions d'aide à la famille.

Des initiatives intéressantes ... mais encore insuffisantes


Pour tenter de réconcilier les adolescents avec l'informatique, beaucoup d'initiatives ont vu le jour dont le projet WallCode de Digital Wallonia qui fédère les acteurs et les initiatives visant à développer les compétences numériques de la nouvelle génération et des Wallons en général, particulièrement dans le domaine du codage et de la programmation informatique, de la logique algorithmique et de la robotique. L'UWE a recensé pas moins de 200 initiatives de promotion des STEM auprès des 12-18 ans.

Au travers de la campagne Wallonia Wonder Women, Digital Wallonia a diffusé des témoignages de femmes actives dans le numérique pour inspirer les jeunes filles à s'orienter vers ces métiers porteurs d'avenir.

Malheureusement, force est de constater que les actions ponctuelles de sensibilisation et la communication en faveur des STEM ne suffisent pas à inverser la tendance. Actuellement certains espoirs se tournent vers la culture, les médias et les arts en général qui eux aussi évoluent profondément grâce aux technologies numériques et au sein desquels beaucoup de talents féminins sont actifs. Pour preuve, on ne recense pas moins de 47% de femmes parmi les graphistes multimédia et les designers web. Par ailleurs, 34% des dirigeants d'entreprise des secteurs culturels en Wallonie sont des femmes contre 27% en moyenne dans les autres secteurs (source : baromètre entreprises 2020 de l'AdN).

A l'avenir, on parlera peut-être de "STEAM" avec un A pour "Arts" davantage susceptible de toucher la sensibilité féminine résolument tournée vers l'humain et l'utilité sociale de toute activité.

Et dans les entreprises ?


Les grandes entreprises européennes et américaines ont compris l'intérêt moral et financier de la diversité et l'égalité des genres. Les études économiques démontrent que le bénéfice avant impôt est 21% supérieur en cas de mixité à tous les niveaux hiérarchiques de l'entreprise (Mc Kinsey, "Delivering through diversity", 2018), tandis que la rémunération du capital à risque levé par les femmes entrepreneures dans le numérique est 12% plus élevé que celui mobilisé par les hommes (Boston Consulting group, "When it comes to revenues, women entrepreneurs are pummeling the guys", 2018).

Economiquement parlant, les femmes sont un vrai plus pour toute entreprise.

Malgré cela, le dernier rapport McKinsey Women in the workplace continue à déplorer que les femmes restent très minoritaires dans les postes de direction et de cadres supérieurs (25%) et que leur progression de carrière soit invariablement plus lente.

Un autre constat tout aussi inquiétant est celui du départ prématuré des femmes qui travaillent dans le numérique. En 2020, un rapport d’Accenture et de Girls Who Code sur la situation des femmes travaillant dans les secteurs de l’IT aux Etats-Unis permet d’en savoir plus sur la façon dont elles vivent leur carrière dans la tech. Le rapport a révélé qu’environ 50 % des femmes employées dans l’IT délaissent leur boulot avant même d’avoir 35 ans. Dans d’autres secteurs d’activité, cette proportion n’est que de 20 %. À la question de savoir pourquoi elles quittent leur emploi, 35 % ont indiqué que la culture d’entreprise non inclusive est la raison principale de leur départ.

En 2020, l'AdN avait déjà identifié les principaux facteurs qui découragent les femmes d'évoluer dans un univers professionnel technologique essentiellement masculin.

  1. Le manque d’engagement réel des dirigeants d'entreprise pour l’égalité des genres.
  2. Le manque de transparence et d'équité dans les mécanismes de promotion.
  3. La préférence donnée aux hommes, à compétences égales, lors du premier engagement. Ainsi, au moment de nommer les managers, les femmes sont moins nombreuses et moins souvent choisies.
  4. Les micro-agressions subies par les femmes au travail (notamment le fait de devoir prouver ses compétences inlassablement).
  5. Le phénomène des "onlys" dans les secteurs technologiques.

Les "onlys" que l'on pourrait traduire par "esseulées" sont les femmes qui évoluent dans des environnements de travail quasi exclusivement masculins.

Covid-19 synonyme de retour en arrière ?


La Covid-19 risque de ne rien arranger. En effet, selon une étude de l’ONEM, lors des confinements, 75% des congés parentaux "Corona" ont été demandés par des femmes. Et d’après un rapport des Nations Unies, la charge domestique, qui était déjà trois fois plus importante pour les femmes que pour les hommes avant la pandémie, a légèrement augmenté pour les hommes, alors qu’elle a littéralement explosé pour les femmes. Cette augmentation laisse supposer une baisse de productivité des travailleuses confinées.

Dès que l'école ferme ses portes, les femmes retournent en première ligne auprès de leurs enfants tout en télétravaillant de leur mieux.

Les grandes entreprises ont compris mais qu'en est-il des TPE majoritaires en Wallonie ?


Selon le baromètre 2018 du secteur du numérique de l'AdN, les dirigeants d'entreprise du secteur du numérique ne sont pas très nombreux (19%) à vouloir attirer proactivement des femmes au sein de leur personnel. Le reste des dirigeants de ces secteurs estiment que le genre n'est pas un critère à prendre en compte lors du recrutement.

C'est décevant de la part de dirigeants plus jeunes et plus diplômés que la moyenne des chefs d'entreprise. Même s'ils comprennent parfaitement les opportunités de développement que renferme la transformation digitale, il leur reste du chemin à parcourir sur l'avantage que la diversité procure dans le cadre de tout changement organisationnel réussi.

Gender 2021 pour aller plus loin


Pour aller au-delà des constats posés par les différentes études de l'UNESCO, de l'ONU et des cabinets conseils, l'AdN lance le projet Gender 2021 qui comporte quatre volets :

  1. Une nouvelle campagne de sensibilisation Wallonia Wonder Women pour diffuser les rôles-modèles féminins de la tech en Wallonie avec un focus sur les secteurs culturels plus matures numériquement que la moyenne des entreprises tout en ayant une part importante de femmes dans leurs effectifs.
  2. Une recherche universitaire en partenariat avec l'ULiège (LENTIC et EGID) faisant l’état de l’art et le benchmark des modes de management propices à l’évolution favorable des carrières féminines au sein d’environnements professionnels technologiques essentiellement masculins.
  3. L'organisation du premier événement "Femmes et numérique" en Wallonie à l'intention de tous les acteurs de développement économique afin de lancer les actions de sensibilisation des dirigeants d'entreprise sur le terrain.
  4. Sensibilisation des dirigeants d'entreprises régionaux sous forme de colloques, séminaires et collaborations avec les fédérations sectorielles (UWE, Agoria, etc.) et les associations de dirigeants de personnel par rapport aux problèmes de genre et à leurs impacts sur la croissance et la rentabilité des entreprises.

Conclusion


Pour casser les stéréotypes de genre et favoriser l'inclusion des filles et des femmes dans la société numérique plusieurs actions doivent être poursuivies :

  1. Sensibiliser les filles et les femmes aux études et métiers du numérique dès l'école maternelle. Leur donner confiance en elles.
  2. Faire évoluer les mentalités, tant des hommes que des femmes, pour promouvoir la complémentarité des deux genres en entreprise.
  3. Convaincre les chefs d'entreprise du numérique de la plus-value du personnel féminin à tous les échelons de pouvoir pour le développement de l'entreprise.
  4. Inciter les managers à fixer des objectifs adaptés aux spécificités des deux genres.
  5. Diffuser et récompenser les bonnes pratiques en matière de diversité et d'inclusion dans le monde du travail.

La transformation de notre société vers plus d'égalité a bel et bien commencé, mais il reste beaucoup de chemin à parcourir pour atteindre une véritable égalité des genres au sein de la société digitale.

À propos de l'auteur.

Hélène Raimond


Agence du Numérique