À Mariembourg comme à Ittre, deux entrepreneurs wallons incarnent la transition vers une construction plus industrialisée et plus numérique. Laurent Riche, administrateur délégué de Stabilame et Gilles Godart,Administrateur d'Easy'GO WOOD partagent leur regard sans détour sur les défis et les opportunités liés à la construction hors site.
Chez Stabilame, l’innovation est profondément ancrée dans l’évolution de l’entreprise. "Nous sommes une structure familiale d’une centaine de personnes, entièrement intégrée : conception, fabrication, montage", explique Laurent Riche. "Depuis les années 1990, nous avons progressivement évolué du chalet traditionnel vers des solutions en CLT (bois lamellé-croisé) et en poteau-poutre, jusqu’à la préfabrication hors site. Cette approche apporte une réponse nouvelle aux enjeux du secteur."
À Ittre, Easy'GO WOOD adopte une logique similaire d’innovation anticipée. Fondée en 2016 par Gilles Godart, l’entreprise spécialisée dans la construction bois a récemment lancé Takki, une marque dédiée au hors site.
"L’objectif est de réduire au maximum les déplacements et les imprévus sur chantier. Nous concevons en atelier des façades préfabriquées déjà équipées — châssis, bardage, ventilation — pour les poser ensuite de manière sécurisée, au bon moment, sans dépendre des conditions météo. "
Pour ces deux dirigeants, le hors site dépasse la dimension technique : il impose une nouvelle manière de penser la construction. " Il faut préparer davantage, réfléchir avant d’agir, travailler en amont avec les architectes et les partenaires ", insiste Gilles Godart. "Si tout le monde ne se met pas autour de la table, on ne va pas loin."
Si la filière bois est souvent citée comme pionnière, le hors site ne s’y limite pas. Les principes de préfabrication, d’industrialisation, de maîtrise du temps et de la qualité s’appliquent également aux matériaux comme le métal ou le béton.
Le numérique, moteur de transformation
Le lien entre construction hors site et numérique est évident pour ces pionniers. Chez Stabilame, la transformation digitale a débuté il y a plus de vingt ans. "Dans la construction bois, tout est déjà digitalisé, même chez les petits acteurs ", explique Laurent Riche. "Depuis 2000, nous utilisons des commandes numériques qui traduisent directement les dessins en production. C’est du BIM de production : ce qu’on dessine, on le fabrique. »
Cette numérisation apporte précision et contrôle. " Le hors site nous facilite la vie, car le chantier est ramené dans l’atelier. Les erreurs sont identifiées plus tôt et corrigées avant qu’elles ne deviennent coûteuses. "
Chez Easy'GO WOOD, la démarche est plus récente mais tout aussi structurée. "La communication est centrale : nous travaillons en 3D avec des maquettes en ligne qui permettent à tous — client, architecte, partenaire, chef de chantier — de visualiser le projet, de donner leur avis et d’anticiper les modifications avant le montage. Cela favorise la concertation et évite les imprévus en s’assurant que tout le monde travaille sur la même base."
Le numérique devient aussi un outil d’analyse et de capitalisation. "Nous avons revu tous nos chantiers, analysé chaque erreur, et la conclusion est claire : la clé, c’est la préparation. La mauvaise communication, c’est ce qui coûte le plus cher. "
Un écosystème d’appui encore sous-utilisé
Les deux dirigeants soulignent l’importance de l’accompagnement, mais aussi les limites de son appropriation.
" Il existe de nombreuses aides, mais très peu d’entreprises les utilisent ", déplore Gilles Godart.
" Embuild, Buildwise ou Cap Construction proposent des outils gratuits, des études de rentabilité, des services d’ingénierie… Pourtant, 80 % des entreprises cotisent sans jamais solliciter ces ressources. On a la tête dans le guidon. "
Pour Laurent Riche, les plateformes d’innovation jouent un rôle structurant, mais les acteurs de terrain doivent garder la main. " Le secteur public et les clusters nous aident à avancer, mais la réalité de l’atelier reste exigeante. Le hors site n’est pas une solution universelle : c’est un levier, pas un modèle unique. "
Une filière en pleine mutation
En filigrane, leurs témoignages traduisent un même état d’esprit : celui d’une construction wallonne en pleine redéfinition, où l’innovation technologique s’allie à la rigueur du métier.
"Le hors site n’est pas une solution miracle ", prévient Laurent Riche, "mais c’est une voie d’avenir pour certaines applications, là où la précision, la qualité et la coordination sont essentielles. "
Pour Gilles Godart, le véritable défi est culturel. "Le hors site, c’est avant tout une question de communication. Il faut changer les habitudes et apprendre un nouveau langage commun, où architectes, entreprises et ingénieurs travaillent dès le départ autour d’une même table. "