Pour le baromètre 2021, l’AdN a collaboré avec IMEC pour enrichir l’enquête avec 20 questions visant à compléter l’évaluation de l’appropriation du numérique en Wallonie par le ressenti des citoyens vis-à-vis de ces technologies : méfiance ou confiance par rapport au numérique, qualité de l’information et préoccupation par rapport aux fake news, vie privée, défis de l’Intelligence artificielle, …

Ressentis du numérique par les Wallons


Le graphique qui suit présente par ordre décroissant le taux de Wallons qui se sont dit d’accord ("tout à fait" ou "assez") avec chacune des propositions.

Baromètre citoyens wallons 2021 - perceptions du numérique

Cinq profils caractéristiques


Pour permettre une comparaison entre les perceptions wallonne et flamande du numérique, l’institut IMEC a réalisé pour l’AdN une segmentation de la population sur base des réponses à ces vingt propositions et en utilisant le même algorithme que dans le Digimètre flamand publié au début de 2021. Dans les deux cas, cinq profils remarquables peuvent être mis en évidence et s’échelonnent sur un continuum "amour-rejet" depuis les passionnés du numérique jusqu’à ceux qui entretiennent avec lui une relation plutôt tendue.

Le passionné (9%)

Fan de technologies numériques, le passionné les utilise abondamment et se montre très confiant dans le potentiel des nouveaux usages et de l’IA.

Le passionné est deux fois sur trois un homme et a, trois fois sur quatre, moins de 50 ans, voire moins de 30 ans. Il a fait des études, souvent de niveau supérieur ou universitaire, et bénéficie d’un niveau de vie confortable ou à tout le moins sans difficultés notoires. Il est étudiant, employé ou entrepreneur. Il est intéressé par la technologie, lui fait largement confiance, y voit une source d’information et de confort importants et croit dans les perspectives de l’IA.

Prêt à partager ses données personnelles s’il y trouve de l’intérêt, il se sent cependant assez tributaire de son smartphone et des réseaux sociaux. Il jongle bien sûr avec la technologie numérique et est toujours prêt à tester une nouvelle application.

Avec un sentiment de compétence de 82/100 et la pratique de 25 des 40 usages mesurés, le passionné atteint en moyenne un niveau de maturité numérique de 72.

Le compagnon (20%)

Le compagnon entretient une relation généralement positive avec les technologies numériques, mais aussi parfois un peu réservée, même s'il s’en inquiète assez peu.

Le compagnon est plus souvent un homme (59%) et se recrute dans toutes les classes d’âge avec cependant une préférence pour la jeunesse. Généralement diplômé du secondaire supérieur ou plus, il n’a pas souvent de soucis financiers. Il est souvent employé dans le privé ou employeur mais peut appartenir à toutes les catégories socioprofessionnelles. Confiant dans ses capacités à s’adapter au numérique, il s’y intéresse et se réjouit des bénéfices qu’il en tire. Il regrette cependant que cela génère une dépendance aux technologies, que tout change trop souvent et que les réseaux sociaux lui prennent beaucoup de temps.

Curieux des avancées de l’Intelligence artificielle, il se méfie des fake news et de l’usage que l’on fait de ses données personnelles mais ne s’inquiète pas trop du temps passé sur le smartphone ou du vocabulaire ésotérique et se dit tout à fait capable de passer une journée sans les réseaux sociaux.

Fort d’un sentiment de compétence de 71/100 et utilisant en moyenne 21 applications parmi les 40 mesurées, le compagnon obtient un niveau de maturité de 62.

L’ambivalent (29%)

Largement persuadé des bénéfices d’Internet, l’ambivalent entretient cependant une relation assez mitigée avec les technologies numériques.

Il, ou plutôt elle, est plus souvent une femme (57%) d’âge un peu plus mûr que le passionné: un sur deux se situe entre 30 et 49 ans et un sur quatre est plus jeune. Il dispose souvent d’une éducation de niveau secondaire et parfois supérieure. La plupart n’ont pas de soucis financiers mais cependant c’est parmi eux que l’on trouve le plus de personnes trouvant la vie très difficile en relation avec leur niveau de revenus. Il s’agit principalement d’ouvriers, d’employés dans le secteur public, d’étudiants et de chômeurs.

L’ambivalent se sent bien informé grâce à Internet et capable d’acquérir des compétences numériques, il est intéressé par la technologie et en perçoit les bénéfices mais il se sent fort dépendant de son smartphone et des technologies en général. Il trouve qu’il y passe beaucoup trop de temps. Préoccupé par la diffusion des fake news, par l’impact peut-être négatif de l’Intelligence artificielle ou encore par l’usage que l’on fait de ses données personnelles, il hésite entre curiosité pour les applications nouvelles et inquiétudes sur l’impact du numérique sur la société.

Avec un sentiment de compétence de 71/100 et l’utilisation de 20 des 40 applications en moyenne, l’ambivalent décroche un bon niveau de maturité de 60.

L’insoumis (10%)

Pas nécessairement "contre" les technologies numériques, l’insoumis peut et veut garder des distances vis-à-vis du numérique, tout en en tirant profit à l’occasion.

Lui aussi plutôt masculin (59%), l’insoumis traverse toutes les catégories d’âge mais est un peu plus présent chez les aînés. De même, il peut appartenir à tous les niveaux d’éducation et dispose généralement d’assez de revenus pour s’en sortir, voire pour vivre confortablement. Il peut aussi se rencontrer dans toutes les catégories socioprofessionnelles mais un peu plus fréquemment chez les étudiants et les retraités.

L’insoumis admet volontiers qu’Internet peut rendre la vie plus facile et plus confortable et contribue à sa bonne information mais il ne s’y intéresse que moyennement, bien qu’il soit convaincu d’être capable d’acquérir des compétences numériques. Utilisant finalement assez peu le numérique, il n’est guère préoccupé de l’usage des données personnelles, de l’Intelligence artificielle ou des fake news, moins encore du temps absorbé par les réseaux sociaux qu’il fréquente peu et se sent très peu dépendant de son smartphone.

Affichant un score de compétence de 54/100, il utilise environ 14 des applications proposées et reçoit dès lors un score de maturité numérique de 45.

L’éloigné (32%)

Rétif aux technologies numériques, l’éloigné en a plutôt peur, les utilise peu et cherche donc à s’en protéger.

Davantage féminin (61%) que masculin, ce profil est typique de personnes de plus de 50 ans dans trois quarts des cas mais compte aussi quelques jeunes femmes. De même, l’éloigné comprend la moitié de personnes n’ayant au mieux que le CEB mais compte aussi nombre de plus diplômées. On y trouve donc peu de personnes ayant un niveau de vie confortable mais cela ne veut pas dire qu’elles soient nécessairement en situation financière difficile. Il s’agit très souvent de personnes seules ou de couples d’adultes.

L’éloigné regrette que la société soit trop dépendante de cette technologie qui le bouscule avec ses changements perpétuels et son vocabulaire déroutant. Il n’a fondamentalement pas confiance dans la technologie mais, faute d’y être confronté réellement, se soucie assez peu des fake news, des applications de l’Intelligence artificielle ou de l’usage de ses données personnelles. Bien que six éloignés sur dix possèdent un smartphone, le reste étant souvent doté d’un simple GSM, ils n’en font qu’un usage restrictif et ne se sentent donc pas du tout dépendants de ce terminal.

L’éloigné a un sentiment de compétence numérique de 35/100 et exploite une dizaine des usages mesurés et atteint donc péniblement, en moyenne, une maturité numérique de 31.

Répartition des profils


L’attitude des Wallons vis-à-vis du numérique est clairement associée au niveau de maturité, et partant au sentiment de compétence, de chaque individu, mais n’en est cependant pas une variable dérivée comme le montre le chevauchement de ces profils, représenté ici en se basant sur la maturité moyenne diminuée et augmentée d’un écart-type (soit près de 70% des cas si la distribution est normale).

En termes de nombre de personnes incluses dans chacun des profils une comparaison intéressante à réaliser consiste à juxtaposer la répartition de la Wallonie avec celle réalisée en Flandre à la fin de 20201. Le graphique illustre cette comparaison. Il faut toutefois l’examiner avec les réserves d’usage : même si les critères identiques ont été appliqués, les profils obtenus sont certes fort similaires, mais ne sont pas tout à fait identiques :

  • Le profil "Passionné" correspond à "Passionele minnaar" (amant passionné). Ils sont assez semblables mais le Wallon est un peu plus jeune et se sent plus dépendant de son smartphone et des réseaux sociaux que son alter ego flamand. Le profil rassemble par contre deux fois plus de la population dans le nord du pays.
  • Le profil "Compagnon" correspond assez bien à "Dichte vriend" (ami proche).
  • Le profil "Ambivalent" est le pendant de "Beschermende kameraad" (camarade protecteur). Tous deux familiers des technologies, ils restent toutefois assez inquiets de l’influence du numérique sur leur vie quotidienne.
  • Le profil "Insoumis" et son correspondant "Blije single" (célibataire heureux) utilisent le numérique de manière plus utilitaire en restant à distance quand le numérique n’est pas indispensable.
  • Les "Éloignés" à l’instar des "Noodgedwongen vrijgezel" (célibataire par nécessité) sont tous deux souvent plus âgés et, faute de compétences suffisantes, restent souvent à distance du numérique.
Baromètre Citoyens 2021 Digital Wallonia passionnement numérique

En regroupant les trois premiers profils, plutôt positifs vis-à-vis du numérique, on voit que les proportions sont similaires dans les deux régions.

Par contre, en examinant chaque profil séparément, la répartition dénote une approche franchement plus enthousiaste, moins inquiète, en Flandre qu’en Wallonie, due à une part double de "passionnés" et un nombre plus grand aussi de "compagnons". A l’inverse, du côté des plus réservés vis-à-vis de la technologie, la part des "éloignés" est nettement plus conséquente en Wallonie. On peut même dire que, hormis les 29% des "passionnés" et des "compagnons", 71% des Wallons entretiennent une forme plus ou moins conséquente d’inquiétude, voire de rejet, du numérique alors qu’ils ne sont que 57% dans le nord du pays.

L’enquête n’ayant pas demandé de justification aux répondants, il faut travailler par déduction pour expliquer ces différences. De nombreux facteurs peuvent intervenir et notamment :

  • Le PIB par habitant était en 2019 de 30 132 euros en Wallonie, alors qu’il était de 42 195 euros en Flandre (Source IWEPS). Or, il a été montré que les compétences numériques vont clairement en croissant avec la situation financière. De même, les attitudes sont souvent plus positives dès lors que l’individu peut disposer des équipements adéquats et les utiliser.
  • La structure des emplois peut aussi contribuer à une meilleure familiarité positive en Flandre avec un taux d’emploi dans les activités scientifiques et techniques de 11,3% contre 8,5% en Wallonie. De même pour le secteur information et communication : 2,6% contre 1,6%. A l’inverse, administration publique et enseignement rassemblent plus d’emplois dans le sud par rapport au nord du pays.
  • Les baromètres "Education & Numérique" publiés en 2010, 2013 et 2018 ont chaque fois montré un différentiel important entre le niveau d’équipement des écoles en Flandre et en Wallonie. Par exemple, on comptait 16,5 ordinateurs pour 100 élèves dans le secondaire en Wallonie en 2018 et 56,5 en Flandre. Dans le primaire, ces nombres étaient de 7,7 et 17,4. Cet équipement plus conséquent est naturellement le prélude à une utilisation plus massive des technologies en classe et ainsi à une plus large familiarité avec le numérique.

Lieven De Marez, professeur de nouvelles technologies de communication à l’Université de Gand et coordinateur de l’étude Digimeter de Institut de micro-électronique et composants, considère qu’il est important, non seulement de mettre en situation les citoyens pour qu’ils puissent utiliser les technologies disponibles aujourd’hui mais qu’il faut aussi les préparer à exploiter à bon escient les technologies de demain.

Pour cela, il est essentiel de créer un climat de confiance raisonnée dans ces technologies qui passe notamment par une stratégie d’inclusion qui dépasse largement la problématique de l’accès au numérique.

À propos de l'auteur.

André Delacharlerie


Agence du Numérique