Les femmes sont l’avenir du numérique ! Cette phrase est le slogan choc de la campagne de communication Wallonia Wonder Women en faveur de l’inclusion des femmes dans le numérique en Wallonie dans le cadre de Digital Wallonia. Cette campagne de sensibilisation, ainsi que d’autres actions structurelles, sont nécessaires car actuellement les femmes, qui représentent la moitié de l’humanité , sont « les grandes oubliées » de la révolution digitale.

La révolution digitale se distingue des révolutions industrielles précédentes par son aspect infiltrant dans tous les aspects de la vie économique et sociale. Les opportunités d'emplois associées aux nouveaux modes de vie et de consommation doivent profiter à tous les citoyens équitablement. On ne peut imaginer que les femmes qui sont sous-représentées dans les filières d'études et les carrières liées au numérique soient les "grandes oubliées" de la digitalisation.

Les femmes et le numérique : une réconciliation difficile


Le secteur du numérique et ses usages sont au cœur d’un mouvement transversal de transformation de la société et de l’économie. En Belgique, selon McKinsey & Company, dans son rapport de novembre 2017 intitulé "Emplois perdus, emplois gagnés : les transformations de la main d'oeuvre à une période d'automatisation", la création nette d’emplois liée à la robotisation sera bel et bien positive. En effet, rien que pour le royaume, la création nette d'emplois d’ici 2030 est estimée à 40.000 unités par le cabinet conseils. Il est intolérable que la moitié de la population, à savoir les femmes, n’aie pas un accès équitable à ces nouvelles opportunités.

Malheureusement, dans ce cas précis, vouloir n’est pas pouvoir. Les filles et ensuite les femmes délaissent volontairement les études et les carrières à forte composante technique, mathématique et numérique.

En Belgique, le constat est particulièrement sévère en ce qui concerne l’accès des femmes aux métiers du numérique. En effet, celles-ci ne représentent que 12 % des ingénieurs diplômés en "Sciences et Technologies de l’Information et de la Communication", contre 20% au Pays-Bas et 44% en Estonie, la moyenne européenne étant à environ 22% (source Eurostat). Dans les STEM (Sciences, Technologies, Ingénieur et Mathématiques),  en général, 1 diplômé sur 4 est une femme.

Par ailleurs, 30% des femmes diplômées dans le numérique travaillent réellement dans le secteur. Enfin, l’entrepreneuriat féminin dans les métiers du numérique se situe à 8%, contre 15% en moyenne dans les autres types d’activités.

Déjà en octobre 2013, une étude réalisée par la Commission européenne indiquait qu’accroître la présence des femmes dans l’économie numérique permettrait d’augmenter de 9 milliards d’euros le PIB annuel de l’Union européenne.

Ce manque d’inclusion des femmes dans les métiers du numérique est renforcé par celui des femmes sur le marché du travail tout court. Ainsi en 2015, 1 homme belge sur 10 travaillait à temps partiel, alors que c’était le cas de près d’1 femme sur 2 (source : "Organisation des responsabilités professionnelles et familiales et combinaison de celles-ci, chez les hommes et les femmes en Belgique", Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, 2016).

De plus, la répartition du travail rémunéré entre hommes et femmes suit encore le modèle traditionnel de répartition des rôles. En effet, les hommes consacrent 6 heures de plus par semaine que les femmes à des tâches rémunérées. (source : "Enquêtes sur les Forces de Travail", Statbel, 2015). L’économie digitalisée se caractérise par la vitesse exponentielle d’émergence des technologies qui induisent des changements toujours plus rapides et importants dans les pratiques professionnelles. La formation continue est donc cruciale pour conserver l’employabilité des travailleurs. Par conséquent, les femmes sont en position délicate étant donné qu’elles occupent plus souvent que les hommes des postes à temps partiel, des postes précaires ou encore éloignés du numérique.

Tout commence à l’école


Les filles réussissent mieux que les garçons dans l’enseignement supérieur mais se regroupent volontairement dans des filières moins valorisées sur le marché du travail.

A l’université, les différences sont surtout marquées en sciences psychologiques et pédagogiques (79% de femmes), en langues et lettres (75% de femmes), en sciences vétérinaires (72% de femmes), en information et sciences de la communication (68% de femmes) et en sciences biomédicales et pharmaceutiques (68% de femmes également). A contrario, les hommes sont largement majoritaires dans les sciences de l’ingénieur (80% d’hommes) et les sciences exactes (66% d’hommes). Enfin, le phénomène du "tuyau percé" est bel et bien présent dès l'enseignement supérieur car les inscrits dans la plupart des formations doctorales avec thèse sont des hommes (source : IWEPS "Photographie statistique : l'enseignement, marqueur de différences entre les femmes et les hommes", février 2018).

Pour comprendre les causes de ce phénomène, KRC Research et Microsoft ont interrogé dans 12 pays européens, dont la Belgique, pas moins de 11.500 jeunes filles et jeunes femmes âgées de 11 à 30 ans à propos de leur intérêt pour les STEM, entendez Science, Technology, Engineering et Mathematics, un acronyme qui recouvre un large éventail de disciplines en technologies, sciences exactes et mathématiques. L'enquête menée en 2017 entendait essentiellement vérifier pourquoi et quand les jeunes filles perdaient leur intérêt pour les STEM.

Dans la plupart des pays, cet intérêt régresse à partir de 15 ou 16 ans, alors que chez nous, c'est à partir de 14 ans déjà que les filles délaissent les options scientifiques. En d'autres termes, ce n'est que durant les deux premières années du secondaire qu'il est possible de convaincre les filles que les STEM offrent des perspectives d'avenir intéressantes en termes d'études et de carrière.

L’une des raisons majeures du décrochage des jeunes filles par rapport aux options scientifiques se situe dans le manque d'expérience pratique et de confiance en soi. En effet, à peine 30 % des filles belges interrogées dans le cadre de l'étude, estiment disposer d'une expérience pratique suffisante dans le domaine des STEM. Pire, la moitié de ces jeunes filles considèrent qu’elles ne seront jamais aussi performantes que les garçons. Le fait qu'une majorité d'enseignants en STEM soit des hommes n'est malheureusement pas de nature à modifier cette perception. Les filles souhaitent être davantage encouragées par des femmes travaillant dans les STEM et/ou des femmes enseignantes dans ces matières car elles ont besoin de pouvoir s'identifier à des "role models" féminins.

Les initiatives pour intéresser les enfants de façon ludique au codage peinent également à attirer du public féminin. Ainsi, les chiffres de Coder Dojo Belgium, pour l'année 2017, reflètent tout le travail d’inclusion des filles dans le numérique qu’il reste à faire. En effet, sur l’ensemble des ateliers organisés durant cette période, on comptait 26% de filles pour 74% de garçons.

Que fait-on en Wallonie pour l’inclusion des femmes dans le numérique ?


Une campagne de sensibilisation intitulée "Wonder Wallonia Women" est actuellement en cours pour sensibiliser les femmes à l’importance de trouver leur place dans le monde du numérique. Des rôles modèles féminins témoignent de leur expérience professionnelle positive dans les métiers du numérique afin d’encourager les jeunes filles à croire en leurs capacités dans ce domaine.

Par ailleurs, les ateliers d’initiation ludique au codage pour enfants vont, désormais, proposer des ateliers "girls only" pour décomplexer les filles durant leur apprentissage des STEM.

Dans la même optique, Interface3 Namur a publié 90 fiches descriptives des métiers du numérique dans un langage plus inclusif vis-à-vis des filles, en 2017, et également un carnet pour plus de mixité dans les métiers de l'informatique.

Enfin, le cabinet du ministre Pierre-Yves Jeholet envisage de reproduire le projet flamand "WeGoSTEM" en Wallonie dès 2019.  Cela permettra, chaque année, à 5.000 élèves de primaire et de secondaire, défavorisés en matière d'accès au numérique, de découvrir leur talent pour la science et la technique de manière créative au sein de leur école, bibliothèque communale ou lors d’événements labelisés "We Go STEM". Quelle que soit leur orientation scolaire, on éveille l’intérêt de ces enfants/adolescents pour les STEM en leur faisant construire et programmer un robot (ArtBot). Pour ce faire, ils reçoivent non seulement l’aide de leur propre enseignant, mais aussi celle de professionnels de l’IT bénévoles, passionnés et expérimentés.

Quid du volet inclusion des femmes en entreprise ?


Dans de nombreuses entreprises et organisations belges, privées comme publiques, le pourcentage de femmes employées au sein des entreprises est inversement proportionnel au pourcentage de femmes occupant des postes clés ayant un fort pouvoir décisionnel. Les secteurs du numérique ne font pas exception à la règle. Au contraire, ils auraient plutôt tendance à produire un effet loupe de la sous-représentation des femmes puisque, dès le départ, ces secteurs sont très majoritairement masculins.

En Belgique, un groupe de 30 grandes entreprises s'est saisi du problème d'inclusion des genres. Parmi celles-ci, on retrouve bPost, BNP Paribas Fortis, Colruyt, Axa, etc. Leur point commun est d'avoir engagé des gestionnaires de la diversité et de l’inclusion des ressources humaines. Ces derniers se réunissent régulièrement au sein d’une association pour échanger leurs meilleures pratiques.

En France, certains projets tels que "Happy men" du Crédit Agricole, l’association "Mercredi-C-papa" ou encore les vidéos intitulées "Les papas d’Orange" se multiplient pour favoriser la participation des employés masculins à la parentalité et cela, notamment, pour favoriser l’égalité homme-femme dans les perspectives de progression de carrière.

L'implication de ces grandes entreprises dans de tels projets est principalement due aux conclusions de différentes études, qui ont clairement prouvé le manque à gagner lié à la non mixité des équipes, tant de travail que managériales, pour le développement et les performances des entreprises. Ainsi, dans son rapport de septembre 2015, intitulé "The power of parity : how advancing women’s equality can add 12 trillion dollars to global growth”, McKinsey démontre, au travers d’analyses conduites dans 95 pays, qu’atteindre la parité homme-femme dans l’économie mondiale rapporterait pas moins de 12 mille milliards de dollars supplémentaires au produit mondial brut.

Toujours selon Mac Kinsey, mais en 2016 cette fois, les trois pistes d’actions principales pour créer une culture d’entreprise plus inclusive sont :

  • Susciter un engagement sincère des hommes, à tous les niveaux de la hiérarchie, par rapport à l’inclusion des femmes. Le management a un rôle capital à jouer, il faut apprendre aux hommes à faire confiance à des collaborateurs qui ne pensent pas comme eux et leur faire comprendre que cette diversité est bénéfique pour tous.
  • Réinventer des modèles de performance basés sur les résultats, le travail collaboratif et le respect des valeurs pour sortir de la culture présentiste incompatible avec l’épanouissement personnel et familial.
  • Créer une réelle ouverture à la diversité des "styles" de leadership, pour permettre à chacun d’exprimer le sien, inspiré éventuellement par l’appartenance à son genre, mais permettant aussi d’emprunter plus facilement des “codes” à l’autre genre.

L’AdN, quant à elle, préconise un vrai travail de sensibilisation des dirigeants d’entreprise wallons en la matière. Les secteurs du numérique et les secteurs industriels, davantage masculins que ceux des services, devraient être prioritaires pour cette sensibilisation. La création d’un label, associé à des incitants financiers de la Région pour récompenser les entreprises qui mettent en œuvre des mesures d’inclusion des genres, des cultures et des âges, serait vraiment utile pour accélérer le changement de mentalités souhaité.  Cette sensibilisation devra nécessairement s’appuyer sur les structures d’animation économique (BEP, Hainaut Développement, etc.), les réseaux existants de PME, les Chambres de Commerce, les incubateurs et les fédérations sectorielles de sorte que le message percole via tous les acteurs de terrain.

À propos de l'auteur.

Hélène Raimond


Agence du Numérique