Smartphone on the street

Smartphones, outils de surveillance massive ou instruments d’émancipation?

A l’heure de la prise de conscience des risques liés à la surveillance digitale pour les libertés individuelles, plusieurs initiatives d’empowerment citoyen connaissent un véritable succès grâce aux technologies mobiles, comme la lutte contre les épidémies ou les réseaux décentralisés d’information

Les smartphones ont gagné une bataille majeure, celle de la poche. Ils sont entrés dans notre intimité et si cette révolution des usages mobiles s’effectue sur des plateformes parfois différentes aux Etats-Unis, en Europe ou encore en Asie, elle est devenue, en l’espace de quelques années, globale.

A l’heure de la prise de conscience des risques liés à la surveillance digitale pour les libertés individuelles, plusieurs initiatives d’empowerment citoyen connaissent un véritable succès grâce aux technologies mobiles, comme la lutte contre les épidémies ou les réseaux décentralisés d’information

Outre le fait qu’il redéfinit notre rapport au temps et à l’espace, le smartphone et ses applications reconfigurent également nos relations sociales et les hiérarchies jusque-là solidement établies. Dès lors, tant pour l’industrie que pour les états, contrôler nos interactions physiques et digitales via les smartphones devient un enjeu de premier plan. Si la surveillance des réseaux peut-être tantôt bienveillante lorsque celle-ci améliore notre sécurité et notre qualité de vie, celle-ci peut également rapidement se transformer en une surveillance de masse d’une intensité encore jamais atteinte auparavant.

Comment éviter cela? Et si nos smartphones trop souvent présentés comme des traceurs d’activités devenaient également de précieux alliés dans la reconquête de notre citoyenneté?  Grâce à la multiplication d’initiatives d’empowerment personnel, cette tendance d’émancipation par la technologie mobile est peut-être aujourd’hui en passe de devenir incontournable.

L’émancipation par l’accès à l’information

Netexplo, le forum mondial de l’innovation numérique qui se tient chaque année à Paris sous l’égide de l’Unesco avait déjà primé en 2013 une application mobile chinoise d’empowerment personnel visant à garantir la sécurité alimentaire, China Survival Manual. Cette application à vocation à protéger le consommateur chinois face aux risques permanents de graves dangers alimentaires à grande échelle qui représentent un véritable fléau en Chine dans une relative indifférence des autorités publiques.

Agrégeant les alertes relayées par les différents médias, ou par les réseaux sociaux, l’application détaille les produits ou services concernés et procède à un classement du niveau de risque encouru. L’application a été téléchargée 200.000 fois dans la semaine suivant son lancement au printemps 2012.

Quand les applications mobiles combattent Ebola

De la même façon, l’engouement massif dont bénéficient les différentes plateformes mobiles commerciales de messageries instantanées, telles queWhatsApp, WeChat, Line ou encore Kakao Talk avec plusieurs centaines de millions d’utilisateurs actifs, permet aujourd’hui le déploiement d’initiatives permettant de libérer l’accès à l’information indépendante, y compris hyperlocale.

Après avoir effectué un premier pilote lors du Typhon Haiyan aux Philippines en 2013, la BBC a utilisé, à nouveau, les services de messageries instantanées WhatsApp et WeChat afin de couvrir le déroulement des élections générales en Inde au printemps 2014. L’implication directe des utilisateurs via leurs commentaires et leurs photos (crowdsourcing). Plus récemment, face à la montée en puissance de l’épidémie de fièvre Ebola en Afrique de l’Ouest, la BBC a annoncé le déploiement d’un service d’informations via WhatsApp. Les utilisateurs qui suivent ce service disponible en anglais et en français recoivent trois contenus les informant à la fois de l’état de l’épidémie, mais leur dispensant aussi des conseils pratiques pour combattre la maladie. Comme le média mobile est aujourd’hui le média le plus répandu dans la population, l’information est immédiatement répercutée.

D’autres applications mobiles sont également en train d’être déployées en Afrique de l’ouest pour lutter contre l’épidémie de fièvre Ebola. C’est notamment le cas de l’initiative mHero menée conjointement au Liberia par l’Organisation mondiale de la santé, l’Unicef et une ONG américaine. Dans le même temps au Nigeria, une nouvelle application Android destinée aux agents du ministère de la santé, permet un reporting géolocalisé en temps réel des cas détectés. Cette application ouvre la route à une nouvelle modélisation des données et à des analyses prédictives concernant la propagation géographique de la maladie.

Enfin, des applications de m-santé développées par des startups innovantes qui utilisent massivement les réseaux sociaux, comme Sickweather, permettent également une visualisation sociale de ces phénomènes épidémiques.

La révolution des parapluies à Hong Kong vient de donner un relief particulier à une tendance technologique pourtant ancienne, celle des réseaux décentralisés de communication, également appelés en anglais Mesh Networks. Ces réseaux sont en particulier très utiles lors de catastrophes naturelles lorsque les infrastructures traditionnelles ont été rendues inopérantes. Elles permettent aux habitants d’une zone géographique concernée de restaurer un contact en faisant de chaque résident un nœud du réseau.L’émancipation par la décentralisation de l’accès à l’information

Ces solutions ont notamment déjà été exploitées par les habitants du quartier de Red Hook lors de l’ouragan qui a frappé la ville de New York en 2012 ou encore par des résidents de certains quartiers de Détroit victime de la fracture numérique à la suite de la crise économique.

Les smartphones comme outils de contournement des infrastructures centralisées de communication

A Hong Kong, l’intensité du contrôle des réseaux de communication par les autorités chinoises a conduit les activistes locaux à utiliser une application permettant de contourner la surveillance excercée sur les réseaux mobiles, Firechat. Cette application mobile, disponible gratuitement pour les deux principaux systèmes d’exploitation mobiles, Android et iOS, propose comme beaucoup d’autres applications de même type des fonctionnalités de conversations instantanées à la différence près que si aucun réseau n’est disponible elle permet d’établir des relations directes entre les smartphones en bluetooth ou en WiFi. Ce mini réseau local éphémère, ou chaque smartphone devient routeur, se reconfigure en permanence en fonction du nombre de participants connectés et de leur proximité.

Et ça fonctionne! Lors des premières manifestations de grande ampleur, les serveurs d’open Garden, la société qui a développé l’application Firechat, enregistrent, en trois jours, plus de 300.000 téléchargements de l’application et près de 3 millions de sessions rassemblant 20.000 utilisateurs connectés simultanément.

Ce n’était pas pourtant la première fois que Firechat avait été utilisé pour contourner la surveillance de réseaux centralisés de communication, quelques mois auparavant ce sont les étudiants de Taiwan qui avaient utilisé ce moyen pour coordonner leurs manifestations contre le gouvernement. Mais c’est la première fois qu’on enregistrait une telle intensité d’usage. Cette application peer-to-peer semble donc faire tâche d’huile et est de plus en plus utilisée dans une fonction citoyenne.


Pourtant, comme le rappelle son concepteur, Firechat n’a pas été conçue pour assurer la confidentialité des échanges.
Des représentants de l’état peuvent ainsi se joindre au concert des manifestants en créant également des comptes et en se mêlant physiquement aux activistes. Par ailleurs, une société spécialisée dans la sécurité informatique a découvert récemment des cyberattaques, via l’installation de logiciels malveillants sur les téléphones mobiles des manifestants, ayant pour objectif d’accéder aux différentes données contenues sur leurs smartphones.Vers une confidentialité des échanges.

Afin d’éviter d’éventuelles dérives, les concepteurs de l’application travaillent à présent à la mise en place de comptes certifiés destinés à garantir l’origine de certains messages.

Dans la même veine, d’autres applications mobiles de messageries ont également vu le jour, afin cette fois, de garantir la sécurité des échanges aux yeux des états et des entreprises. C’est par exemple le cas d’applications comme Invisible. Im ou encore Chadder, qui en s’appuyant sur différents protocoles de communication visent, sinon à éliminer toute trace numérique des échanges, du moins à rendre la recherche de celles-ci quasi-impossible.