Ecole numérique

Réussir l'école numérique

Le Gouvernement wallon a approuvé un programme d’investissement de 77 millions d’euros pour mettre en place l’école numérique et a lancé dans le même temps un 3ème appel à projets-pilotes. Fort des expériences passées, l’Agence du Numérique propose un vade-mecum à l’attention des porteurs de projets

La Wallonie a pris le train du numérique

Après les plans Cyberécoles (1999-2005), Cyberclasse (2006-2013), deux appels à projets pilotes Ecolenumerique.be (2011 et 2013) et, en attendant la mise en place du plan « Ecole numérique » (2014-2022), le Gouvernement wallon, en collaboration avec l’ensemble des acteurs de l’enseignement, a lancé un troisième appel à projets pilotes. Les lauréats du 3ème appel à projets ont été désignés le 26 septembre 2014.

Si les résultats attendus de ces plans successifs n’ont pas toujours été au rendez-vous, les leçons ont été tirées et ce plan « Ecole numérique » constitue à la fois un aboutissement et le point de départ d’une nouvelle dynamique. Dans ce contexte, l’Agence du Numérique formule quelques recommandations issues des nombreux retours d’expérience belges et étrangers.

Trois facteurs doivent être conjugués pour réussir l’école numérique:

  • chaque établissement d’enseignement doit développer une/sa vision de l’apprentissage numérique;
  • le projet pédagogique doit être le point de départ, pour ensuite poser des choix technologiques;
  • l’ouverture doit être au coeur de la stratégie…

Développer une vision

Indépendamment des plans et des impulsions nécessaires, concoctés par les autorités publiques et les partenaires de l’enseignement (réseaux, administrations, etc.), il est primordial que chaque école ou groupement d’écoles développe une vision, sa vision, de l’apprentissage numérique.

Cette vision structurante doit s’inspirer des retours d’expérience, être débattue et partagée par toutes les « parties prenantes » (direction, enseignants, parents, élèves, services psychosociaux, etc.). Cette vision doit également être évolutive pour s’adapter régulièrement aux enjeux sociétaux et intégrer les nouvelles évolutions et perceptions relatives au rôle du numérique dans l’éducation.

La pédagogie avant tout

Il est facile de marteler que l’apprentissage doit être au centre des préoccupations, mais il est moins aisé de mettre en place la dynamique qui concrétise cette volonté et débouche sur les plus-values escomptées. Réussir l’intégration des technologies dans les pratiques pédagogiques est une question de méthode et de posture.

Toutes les méthodologies s’accordent sur l’importance de partir de l’objectif pédagogique (du besoin, du problème), pour ensuite le traduire en activités d’apprentissage (par définition actives, concrètes et liées au contexte local, au vécu des élèves), et après, après seulement, poser un choix technologique. La question du « comment » vient toujours assez tôt, et si c’est bien elle qui préoccupe le plus souvent, c’est simplement parce qu’elle symbolise ce que nous ne maîtrisons pas encore. Il ne faut pas hésiter à la mettre de côté dans un premier temps.

Cette approche implique de rompre avec l’illusion technologique, c’est-à-dire la croyance que les technologies « à elles seules » peuvent faire la différence et améliorer la qualité et l’efficacité des processus d’apprentissage. Nous pouvons tous être à des moments et à des degrés divers, victimes de la séduction des technologies, se prendre à imaginer tout ce que tel ou tel outil pourrait permettre de réaliser, et ce faisant faire fi de nos bonnes intentions, développer une réflexion orientée « outil » et oublier peu à peu les objectifs initiaux, la vraie finalité. Les outils ne sont pas pédagogiques en soi. S’ils ont du potentiel, ce dernier n’est rien tant qu’il n’est pas concrétisé par un dispositif, une stratégie, qui lui fera produire les effets escomptés.

Les retours d’expérience montrent également que le véritable enjeu de l’intégration des TIC dans les pratiques pédagogiques n’est pas d’ordre technologique mais pédagogique. Certes, il faut disposer du matériel adéquat, que celui-ci fonctionne, et savoir l’utiliser, mais la clé de voute d’une opération réussie est bien l’élaboration d’un projet pédagogique mobilisateur. Il ne s’agit pas de révolutionner la pédagogie mais de réactualiser les pédagogies actives, de ne plus miser sur la passivité et la docilité des apprenants, mais de les mettre en mouvement en les faisant agir et interagir. Il s’agit d’adopter une posture socratique: ne pas céder au réflexe naturel, à la facilité, de donner trop vite l’information, l’explication, mais au contraire mettre les apprenants au défi, les faire réfléchir, explorer, débattre pour qu’ils découvrent/inventent eux-mêmes les éléments de réponses. Paradoxalement, cette posture est avant tout un état d’esprit, mais grandement facilité, littéralement outillé, par les technologies.

Quelques conseils pratiques:

  • ne pas attendre d’être prêt à 100% pour se lancer. Il ne faut pas avoir peur de prendre des risques, de se mettre en danger, de sortir de sa zone de confort, d’expérimenter: « C’est en se plantant que l’on fait ses racines » martelait Marcel Lebrun à Ludovia 2013;
  • démarrer par de petites initiatives. Les projets pilotes permettent de tester et d’expérimenter à petite échelle avant de planifier un déploiement plus large;
  • se former aux TICE (Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Education) plutôt qu’aux TIC. Comprendre et connaître le parti pédagogique que l’on peut tirer de l’utilisation des réseaux sociaux (comme Twitter) ou des outils de mind mapping est plus précieux que se former à l’utilisation des outils bureautiques;
  • s’inscrire dans une dynamique d’échanges entre pairs. Cela permet de bénéficier de retours d’expérience susceptibles de nourrir et d’enrichir sa propre réflexion et de faire évoluer ses pratiques. Cette approche implique à la fois de mettre en place un dispositif de veille, mais également de rentrer dans une ou plusieurs « communautés de pratiques« .

Selon une enquête menée par Marcel Lebrun à l’UCL, dans un premier temps, les enseignants utilisent les tehnologies pour reproduire ce qu’il faisaient avant (« fossilisation des pratiques » … nouveau support, anciennes pratiques). C’est un passage obligé, et il faut en moyenne deux à trois ans pour qu’ils se réapproprient les technologies et commencent à développer des usages plus complexes et participatifs. D’après François Jourde, le « hacking« , c’est-à-dire le détournement d’outils (dont le maître à penser est Gaston Lagaffe), est la meilleure stratégie pour se réapproprier les outils et développer de nouveaux usages.

Si les enseignants ont souvent besoin de « réinventer la roue », c’est justement pour se réapproprier de nouveaux processus et les intégrer au mieux dans leurs pratiques professionnelles. Et c’est en reconfigurant l’existant que les enseignants se montrent les plus créatifs, à l’image du mouvement DIY (Dot It Yourself) que l’on peut également traduire par « pédago-bricolo », preuve si l’en est que la qualité des usages pédagogiques numériques ne réside pas dans le nombre d’ordinateurs mis à disposition mais dans l’inventivité de ceux qui les mettent en oeuvre avec les moyens disponibles.

Les outils ne sont pas pédagogiques en soi

Certes, il ne faut pas sous-estimer l’impact des technologies sur nos usages, mais les outils ne sont que des outils, ils ne sont qu’un support, ils ne sont ni bons ni mauvais et font avant tout ce qu’on leur fait faire. Ainsi, de même que les médias sociaux ne socialisent pas tout seul, la tablette numérique, généralement considérée comme l’outil ultime de l’individualisation du processus d’apprentissage, peut être utilisée à contre-emploi:

  • les objets, outils et dispositifs socio-techniques qui nous entourent orientent nos usages, nos actions, nos comportements (même si tous ne se valent pas, certains étant plus ergonomiques, fonctionnels et performants que d’autres). Ainsi, de même que le design du marteau se passe de mode d’emploi et celui d’une arme à feu est une invitation à tirer, les outils du Web 2.0 incitent à partager, collaborer, etc. Avec, l’invention de l’imprimerie, Gutenberg a modifié le support des connaissances et induit un mode de consommation de celles-ci: linéaire, analytique, cumulatif, etc. Tandis qu’Internet induirait un fonctionnement différent: visuel, fragmenté, rhizomatique (littéralement en réseau), etc. D’où le questionnement: qu’est-ce que les technologies nous font faire, qu’est-ce qu’elles font à nos sociétés, à l’enseignement, aux processus cognitifs d’apprentissage, etc.? Et ce qu’elles font consistent principalement à amplifier l’impact des usages. Ainsi, avec un TNI une pédagogie transmissive risque fort de devenir hyper-transmissive.
  • les outils ne sont ni bons ni mauvais ou plutôt, ils sont à la fois bons et mauvais, ce sont des « pharmakons » explique Derrida, à la fois remède et poison! Ou plutôt, ce ne sont pas les objets, mais ceux qui les utilisent, les « médiateurs pharmacologiques » qui font pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Un jeu vidéo n’est pas nécessairement violent et un livre peut être subversif. Le nucléaire médical sauve des vies pendant que le nucléaire militaire ou énergétique fait planer sur nos sociétés le spectre de la mort. Les technologies sont des armes à double tranchant, dont l’impact souhaitable ou regrettable tient à la capacité de ceux qui les utilisent à mobiliser les ressources nécessaires et les compétences adéquates en fonction des objectifs visés, du contexte et des besoins, etc.

Ouvrir le cadre

« Les technologies font voler en éclats les murs de la classe » entend-on souvent. Cela ne signifie pas qu’il faut supprimer les écoles et les classes, mais que le monde extérieur entre toujours plus dans la classe et que dans le même temps la classe, ce lieu d’apprentissage, se déplace, s’exporte, s’étend, se décompose et se recompose.

Si la tendance est à la fermeture pour des raisons sécuritaires, tant dans le monde de l’entreprise que celui de l’administration ou de l’enseignement, c’est pourtant vers qu’il faudrait tendre, non par conviction philosophique ou idéologique, mais pour ces mêmes raisons sécuritaires. En effet, d’une part, les stratégies de fermeture sont vouées à l’échec (c’est un combat perdu d’avance, fermez les portes et les usages rentreront par les fenêtres) et parce que, d’autre part, elles empêchent justement d’éduquer et de mettre en place un cadre négocié délimitant les usages et comportements souhaités. L’éducation aux médias ne se fera pas par l’interdit mais la maturité des usages sera atteinte par le dialogue et la responsabilisation.

Dans l’enseignement supérieur, comme dans un nombre croissant d’entreprises, les étudiants apportent leurs propres terminaux numériques(BYOD, Bring Your Own Device). Il s’agit d’une tendance sociétale lourde. Il serait vain et contre-productif de vouloir endiguer le phénomène, qui est avant tout porteur de grandes opportunités, mais nécessite de changer notre regard et de prendre les mesures adéquates.

  • Libérer la connectique. Plus encore que le matériel, la connexion est un amplificateur d’usages et présente le plus grand potentiel en termes de plus-values pédagogiques. En outre, fermer le WiFi n’empêche pas les élèves de se connecter avec leur propre abonnement et crée une fracture avec ceux qui n’en disposent pas.
  • Redéfinir le Réglement d’Ordre Intérieur des établissements. Ouvrir l’école aux terminaux numériques des élèves et libérer la connectique implique de redéfinir collectivement les modalités d’utilisation du matériel apporté et de la connexion proposée, afin d’accompagner les usages des élèves vers plus de maturité.
  • Garantir l’accès au matériel. Il n’est pas rare d’interdire les usages numériques sous prétexte de lutter contre la fracture numérique, parce que quelques élèves ne disposent pas du matériel nécessaire. Ce faisant, on crée une fracture bien plus profonde et durable. En effet, comment former les citoyens de demain à vivre, travailler et s’épanouir dans des sociétés où les technologies sont déjà omniprésentes, et où elles le seront toujours plus, si le numérique est maintenu en dehors de l’école? Face à l’entrée inévitable des terminaux numériques dans les poches des élèves et en l’absence d’équipement numérique scolaire suffisant, qu’est-ce qui empêche d’organiser le prêt de matériel auprès de ceux qui en auraient besoin?

Si ouvrir le cadre, libérer la connectique, accueillir les terminaux des élèves, implique de redéfinir les ROI et les règles de sécurisation du réseau Internet, cela implique également de la part des enseignants de mobiliser des ressources pédagogiques numériques « consommables » par tous types de « devices » (ex: tablette apple, android ou windows).