Sébastien Weykmans, asbl WalDigiFarm, revient sur la question de l’intérêt du numérique pour l’agriculture soulevée lors de l’Agr-e-Sommet 2020. WalDigiFarm est un partenaire officiel de Digital Wallonia dans le domaine de l'agriculture du futur.

Y a-t-il vraiment une place pour le numérique en agriculture ?


C’est avec cette phrase un tant soit peu provocante que Corentin Leroux a introduit son exposé, consistant en une réflexion qu’il a accepté de partager de manière inédite lors de la première journée de l’Agr-e-Sommet 2020 organisée en ligne par :

Pour l’ASBL WalDigiFarm, ce type d’intervention cadre parfaitement avec le rôle de Think tank (laboratoire d’idées) pour la transition numérique du secteur agricole wallon qu’elle se propose de jouer en collaboration avec Digital Wallonia, à l’intersection du monde des productions végétales et du monde digital.

DEMYSTIFIER, INSPIRER et ANTICIPER étaient les trois mots clés de la journée du jeudi. Le public a répondu présent à cette première édition. 250 participants de métiers très divers ont suivi les échanges tout au long de la journée (la matinée était consacrée à la robotique).

Qui est Corentin Leroux ?

Corentin est âgé de 29 ans. Il est Ingénieur agronome de formation et a réalisé une thèse de doctorat en Agriculture de Précision. Après plusieurs expériences dans des structures publiques et des entreprises privées en analyse et traitement de données agronomiques spatialisées, il a décidé de créer la société ASPEXIT pour accompagner les acteurs de l'écosystème agricole à déployer des services numériques en agriculture (coopératives, Chambres d’Agriculture, industriels).

Il dispose dès lors d’une excellente vision sur la transformation numérique de l’agriculture, sur ses potentiels mais aussi sur ses écueils, et n’hésite pas à critiquer si besoin les excès liés à ce sujet dont il parle par ailleurs avec passion.

Le numérique doit gagner en humilité


Agriculture connectée, 2.0, 3.0 voire 4.0 … sont tout autant d’appellations qui se heurtent à la conviction profonde de Corentin que l’agriculture numérique n’existe pas, à la différence de pratiques comme l’agriculture biologique qui répondent à des cahiers des charges tangibles.

La présenter comme "L'" agriculture du futur est en outre déplacé car de nombreuses pratiques agricoles sont très innovantes et en avance sans recourir à la moindre technologie digitale. On notera (en clin d’œil) que les termes "Big Data, 5G, IA, Blockchain" ont rejoint la cohorte des mots valises devant impérativement figurer dans les titres de certains programmes d’innovation agronomique sous peine de compromettre fortement les chances de décrocher un financement. Les photomontages illustrant les interconnexions de dizaines de capteurs sur les machines et dans le sol sont fréquents, mais dans les faits, on est encore très loin du Big Data.

Le numérique doit également gagner en humilité au regard du faible taux d’adoption de certains outils digitaux dans les fermes : au lieu de s’interroger continuellement sur "l’inadéquation" de certains producteurs aux outils numériques (agriculteurs trop âgés, pas assez geeks), ne peut-on pas humblement accepter que le haut degré d’inutilisation s’explique tout simplement… par le fait que beaucoup de ces outils sont  inutiles, qu’ils sont déconnectés des besoins du terrain ou qu’ils intègrent beaucoup trop peu d’agronomie ?

Panorama de l’Ag-Tech en France


La multitude d’acteurs et d’outils numériques en agriculture, repris sous la dénomination "Ag-Tech" en France, n’aide pas les agriculteurs à identifier les solutions qui peuvent rencontrer leurs réels besoins (à titre d’exemple, on recense plus de 250 applications smartphone en France sensées aider les agriculteurs à produire leurs grandes cultures, sans compter celles dédiées à l’élevage).

Ces acteurs sont présents à tous les maillons des chaînes de valeur : logiciels de traçabilité, sites e-commerce, applications de benchmark, réseaux sociaux, etc.

Si on se concentre sur les opérations de production, nombre de ces acteurs développent des solutions dites d’« Agriculture de Précision » qui est une belle illustration de ce que permet (ou devrait permettre à terme) le numérique en agriculture.

Le "Precision Farming" vise à rassembler, traiter et analyser des données de gestion modulée (« la bonne dose au bon endroit au bon moment ») au sein d’une parcelle en vue d’améliorer l’efficacité des ressources (engrais, etc.), la productivité (rendement), la qualité, la rentabilité et la durabilité des productions agricoles. Les outils numériques interviennent tout au long des quatre étapes du cycle pour :

  1. acquérir des données afin de mesurer / décrire les processus agronomiques (capteurs) ;
  2. transformer les données en informations (outils SIG, géostatistiques) ;
  3. convertir les informations en décision (modélisation, outils d’aide à la décision) ;
  4. traduire enfin la décision en une application sur le terrain (automatique, électronique) et relancer le cycle.

Les modèles économiques de ces sociétés, basés sur des gains de rendement, des économies d’intrants, mais aussi des subventions et des aides, apparaissent cependant fragiles et on peut s’interroger sur leur résilience face aux dérèglements climatiques en cours et aux changements de pratiques qu’ils pourraient induire.

Numérique et agro-écologie


Les promesses séduisantes de l’agriculture de précision invitent logiquement à se poser la question de l’intérêt du numérique en support des pratiques agro-écologiques plébiscitées par bon nombre de consommateurs et vers lesquelles se tournent certains agriculteurs. Paradoxalement, elles interrogent également, et de manière légitime, sur les risques d’accélérer l’industrialisation de l’agriculture que peu de personnes souhaitent. Les débats sont en cours, et il y a fort à parier qu’ils ne se termineront pas de sitôt.

Quoiqu’il en soit, opposer digitalisation et écologisation est stérile : les acteurs du monde numérique et des secteurs agricoles / environnementaux ont énormément de choses à apprendre des uns et des autres, et il faut tirer le meilleur des deux mondes.

La puissance des outils développés par les premiers devrait permettre de comprendre certaines interactions biologiques, comme le comportement des racines de deux espèces végétales cultivées simultanément dont la première fournirait les nutriments nécessaires à la seconde.  Mais jamais le numérique ne remplacera complètement un conseiller ou un expert de terrain !

Numérique et changement climatique


Les outils numériques devraient être à l’avenir de précieux alliés pour caractériser les consommations énergétiques sur les exploitations ou pour orienter / objectiver certaines pratiques comme le stockage de carbone dans les sols agricoles afin de lutter contre le réchauffement climatique.

L’émergence des nouvelles technologies devra cependant composer avec la complexité des processus biologiques et géophysiques pour lesquels de très nombreuses questions restent sans réponse à ce jour (ex : quel type de carbone, quelle teneur optimale et à quelle profondeur ?).

Leur réel intérêt sera conditionné à leur capacité à ne pas servir d’ "idiot utile de greenwashing" pour cautionner certaines pratiques qui devront dans tous les cas être amenées à évoluer pour atteindre les objectifs climatiques. Enfin, leur bienfondé ne pourra faire fi de l’impact climatique additionnel que constituent elles-mêmes ces technologies numériques parfois très gourmandes en énergie et en ressources (4 % des émissions de Gaz à Effet de Serre sont liés au numérique).

En conclusion


"L’agriculture d’abord, le numérique ensuite" est probablement la phrase qui résume le mieux l’intervention de Corentin.

Le numérique en agriculture ne gagnera ses lettres de noblesse que si les acteurs favorisent le transfert de solutions opérationnelles accessibles à une majorité d’agriculteurs.

Le numérique en agriculture est une couche que l’on vient rajouter à un système existant. Mais si le système agricole existant que l’on a choisi au départ n’est pas la bonne solution, le numérique ne permettra aucunement de le corriger.

La vidéo complète de l’intervention de Corentin Leroux peut être revue sur la chaîne YouTube de la Foire de Libramont. Si vous souhaitez continuer à suivre ses réflexions passionnantes, n’hésitez pas à découvrir les nouveaux articles qu’il publie régulièrement sur son blog (https://www.aspexit.com/blog/).

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