Quelles éducations au numérique, en classe et pour la vie ?

La place du numérique dans la formation scolaire pose de nombreuses questions sur le périmètre des compétences à enseigner et les modalités de cet enseignement. Le colloque DidaPro/DidaSTIC de Namur a tenté d’y apporter des réponses.

Rassemblant des chercheurs et des acteurs de l’éducation issus de France, de Suisse et de Belgique principalement, mais aussi de Grèce, du Sénégal et du Burundi, le récent colloque scientifique intitulé « Quelles éducations au numérique, en classe et pour la vie ? » s’est essentiellement concentré sur la didactique des Sciences et Technologies de l’Information et de la Communication (STIC).

Réunis à l’Université de Namur du 25 au 27 janvier 2016, les participants ont posé des questions très actuelles alors que de nombreuses voix s’élèvent pour promouvoir « le codage » et un renforcement significatif de la formation des citoyens au numérique.

Le numérique. Un concept aux multiples aspects

Paradoxalement, la première question consistant à circonscrire assez précisément la thématique du numérique en vue de définir sa place dans le système éducatif, ne trouve pas de réponse claire et largement acceptée.

La multiplication des vocables utilisés, « informatique », « Technologie de l’information et de la communication » (TIC), ou plus récemment « Numérique », traduisent le fait que le domaine reste en constante évolution, compliquant ainsi son appréhension et plus encore l’adaptation du système éducatif pour l’intégrer au profit de la formation des citoyens de demain. De plus, ces technologies représentent également un potentiel important, lui aussi sujet à contestation, pour faciliter et renforcer les apprentissages en classe ou au domicile des apprenants.

Le débat public qui avait été organisé en soirée pour permettre à un plus large public de participer à cette réflexion et de la confronter aux propositions du pouvoir politique, représenté par des membres des cabinets de la Ministre Milquet, en charge de l’enseignement obligatoire, et de la Ministre Simonis pour l’enseignement de promotion sociale, a démontré que si aucun ne conteste que « le numérique » prend une place de plus en plus déterminante dans la vie des citoyens et de la société, sa place dans le cursus scolaire reste très floue et très dépendante des options locales des établissements scolaires.

Cette situation n’est d’ailleurs pas typiquement belge. Nos voisins français et suisses peinent également à s’accorder sur les compétences numériques à faire acquérir par les élèves, et plus encore sur les modalités de cette formation. Longtemps occultée par le postulat que les jeunes « sont nés avec » et maîtrisent dès lors naturellement les technologies numériques, il faut bien reconnaître que ces compétences, réelles mais essentiellement « manipulatoires », ne dotent pas les jeunes des compétences qui leur permettront de tirer véritablement profit de ces technologies pour leur propre développement et celui de la société.

Algorithmes …

Confortant les tenants du « codage », mais en élargissant la problématique, de nombreux avis convergent pour réaffirmer la place prééminente des méthodes et concepts associés à la programmation qui reste au coeur de tout dispositif numérique.

Aujourd’hui, l’essentiel de nos recherches d’information dépendent des algorithmes des moteurs de recherche. Demain, des objets connectés vont exécuter de multiples algorithmes pour nous décharger de nombreuses  tâches. Toutefois, en nous incitant à faire ceci ou cela, à contacter telle ou telle personne, … ces algorithmes impactent de plus en plus nos comportements et il apparaît dès lors indispensable de donner à tout citoyen les moyens de comprendre, sinon de modifier, les algorithmes qui pilotent les dispositifs numériques voire … qui nous pilotent.

Dans la foulée, une place de plus en plus grande devra être réservée à la modélisation et au traitement des données qui sont indissociables des algorithmes, indispensables pour mieux appréhender le potentiel et les implications du big data ou de l’open data.

… et apprentissage ludique

Faut-il en conclure qu’il est plus que temps d’imposer l’étude de langages informatiques « abstraits » dans les classes? Assurément non. Il existe heureusement bon nombre d’outils sur ordinateur ou même sur tablette qui permettent de faire découvrir les concepts de l’algorithmique de manière essentiellement ludique et active.

Les applications telles Scratch Junior ou les dispositifs physiques tels que Bee-Bot ou Pro-Bot permettent en effet de pénétrer dans l’univers de la programmation dès l’école primaire ou même maternelle. Par la suite, d’autres environnements plus riches en fonctionnalités (Kodu, Scratch, robots comme Thymio ou Lego Mindstorms, …) permettent de poursuivre cet apprentissage et de comprendre que la maîtrise des algorithmes est un puissant moteur de transformation de notre monde dont on peut être acteur si l’on a été adéquatement formé.

Des activités d’informatiques « débranchées » sont aussi disponibles pour contribuer au développement de la « pensée informatique », même si leur promoteurs concèdent qu’elles sont complémentaires aux activités menées avec des dispositifs technologiques, mais ne les remplacent pas.

Quelles compétences pour le corps enseignant ?

Bien sûr, au delà des questions relatives à l’équipement technologique indispensable, c’est surtout la question de la formation des maîtres qui devront conduire ces activités et la place de ces apprentissages dans des cursus déjà bien encombrés qui font débat.

Faute d’une reconnaissance de l’informatique comme une discipline scolaire à part entière, peu d’enseignants sont aptes et/ou disposés à faire découvrir ces concepts et outils à leurs élèves.  Nombre de dispositifs de formation, créés dès les années 80, ont progressivement périclité en même temps que se répandait l’idée que l’usage des logiciels induit naturellement la compréhension des mécanisme de l’informatique ou en dispense. Se posent donc aujourd’hui d’importantes questions sur les voies à suivre pour donner d’une part, à tous les enseignants, les connaissances et compétences pour promouvoir un usage efficient et responsable des outils et ressources du numérique mais aussi, d’autre part, pour éveiller adéquatement aux concepts de la pensée informatique.

Ainsi, une étude menée par Bruno Devauchelle, à l’occasion de deux importantes actions de mise à disposition de tablettes numériques dans une vingtaine de collèges français entre 2012 et 2015, a mis en lumière la nécessité de développer et d’articuler les compétences techniques et pédagogiques des enseignants pour déboucher sur de réelles plus-values. Le cliché de la modernité et de la facilité d’usage ne résiste pas sur la durée. Au contraire, l’introduction de ces technologies ne porte de fruits que dans le cadre d’une dynamisation des compétences des enseignants, mais aussi d’un engagement personnel important de ceux-ci.

Une autre recherche, conduite par François Villemonteix sur base des réponses exprimées par un quart environ (226) des animateurs TICE (ATICE) chargés en France de soutenir et d’impulser les usages numériques à l’école primaire, montre également que les compétences informatiques de ces enseignants sont très dépendantes de la diversité des usages expérimentés par ceux-ci et que celles-ci influencent de façon importante leur acception de l’informatique et des concepts qui la composent.

Maxime Duquesnoy, chercheur à l’Université Paris Descartes, interrogeant les pratiques de 200 enseignants du primaire en Fédération Wallonie-Bruxelles et les observant via une immersion dans l’un des projets « Ecole numérique », constate aussi la très grande diversité des niveaux de compétences numériques des instituteurs ainsi que des motivations des usages qui se cantonnent encore principalement dans la préparation des cours.  Il note que « exhorter les enseignants à introduire le numérique dans leurs enseignements ne peut faire l’économie d’une profonde réflexion sur la formation de ces acteurs »  et plaide pour une certification et une évaluation externalisée des compétences numériques, non seulement aux différents niveaux d’enseignement, mais aussi dans la formation des enseignants.

Bref, les solutions relèvent d’abord d’options politiques qui doivent cadrer avec les systèmes en place. Pour ce qui est de notre région, les orientations exprimées tant dans la « Stratégie Numérique pour la Wallonie » que dans les documents déjà publiés relativement au « Pacte pour un enseignement d’excellence » de la Fédération Wallonie-Bruxelles indiquent une volonté manifeste de développer significativement les compétences numériques tant des élèves que des enseignants. Il s’impose de les mettre en oeuvre sans tarder.

Le déterminisme du genre dans l’apprentissage de l’informatique

Enfin, des thématiques apparemment plus périphériques, mais néanmoins importantes, ont aussi été évoquées.

Ainsi, Françoise Tort, de l’Ecole Normale Supérieur Cachan, s’est penchée avec deux autre chercheurs sur la présence et le niveau de réussite des filles comparativement aux garçons au concours Castor, une initiative visant à confronter des élèves du secondaire à des défis mettant en oeuvre des compétences typiques de l’informatique, mais ne nécessitant pas l’usage de l’ordinateur. Cette initiative est présente aussi en Belgique sous le nom de concours Bebras.  

Analysant les profils de plus de 430.000 candidats ayant participé aux sessions 2012 à 2014, il ressort que la participation est très équilibrée entre les genres dans le secondaire inférieur mais que le déséquilibre s’installe puis se renforce dans le secondaire supérieur, où la part de garçons participants est plus de deux fois supérieure à celle des filles en terminale.

Il apparaît que ces déséquilibres sont principalement liés aux choix des filières scientifiques, littéraires, etc., qui opèrent une ségrégation croissante entre les genres et qui détournent ainsi progressivement les filles de l’informatique.

Par ailleurs, les résultats obtenus par les deux genres sont très similaires, même si les scores de réussite des garçons sont systématiquement légèrement supérieurs à ceux des filles. L’écart est statistiquement significatif, mais reste néanmoins très faible. Après une étude plus fine des différences, l’étude tend à montrer que l’enseignement des concepts de l’informatique à l’école, obligatoire pour tous, est souhaitable le plus tôt possible dans le cursus, afin de réduire le déterminisme du genre sur l’orientation vers les métiers du numérique.

On l’aura compris, la problématique de la place de l’informatique et du numérique dans l’éducation et des dispositifs didactiques à mettre en oeuvre pour assurer une formation adéquate, tant des élèves que des maîtres, recèle encore de nombreux défis qui s’adressent autant à la communauté scientifique qu’aux responsables politiques.